J’ai longtemps parlé de ce roman comme de littérature blanche. Entendons-nous bien, je n’ai rien contre la littérature blanche, simplement, je n’y trouve pas mon compte. Alors, forcément, ça me faisait chier d’écrire “de la blanche”. Parce que comment écrire dans un genre que l’on n’apprécie pas et, par extension, que l’on ne lit pas ? Ça ne faisait pas très sérieux.
Les Cornouailles, la lande en automne, la brume, une maison vide et une histoire du passé. J’avais tous les ingrédients pour écrire un roman gothique.
Mère était morte, voilà ce qu’annonçait la lettre de Margaret ; une lettre expédiée de Londres, loin des Cornouailles qui avaient vu grandir Margaret, Rosamund, puis Billie.
À l’évidence, il était trop tard pour les souvenirs. Ils se bousculaient déjà à la portière du taxi. Commençaient à s’y agripper avec leurs petites griffes acérées.
Un roman gothique sans fantômes, enfin, pas au sens où on l’entend. Et, ce déclic, je l’ai eu en lisant Les Écrans sanglants, de Claire Cronin*, qui explique que le mot “fantôme” a changé de sens au fil des époques : aujourd’hui, il désigne ce qui apparaît aux vivants ou qui leur manifeste autrement sa présence (là où il s’appliquait autrefois à l’âme, le pendant immatériel du corps, ce qui ne meurt pas).
Tout les sépare.
Margaret est l’enfant parfaite d’une mère qui ne tolérait aucun écart de conduite. Rosamund est celle qui a fini par fuir tout ça. Billie, elle, est celle qui restera à jamais prisonnière de Bramble end parce qu’elle y est morte à l’âge de 14 ans.
Les voilà, les fantômes de ce roman. Ce sont tous les souvenirs que l’on peut accumuler dans la maison de son enfance, les écorchures aux genoux, les disputes, les pâtisseries que l’on prépare pour faire plaisir…
Dans mon roman, il ne reste plus que Margaret et Rosamund, l’aînée et la cadette. Leur mère est morte, non sans créer une dernière discorde entre elles. Mais je veux aller au-delà de l’image de la mère toxique. Eleanor Pemberton ne vivait que pour sa famille et elle en a souffert autant que ses filles.
Il y a toujours un pan de la vie de nos aînés que nous ignorons ou méconnaissons. Les époques changent, les mœurs et les idéaux avec elles. Je me heurte souvent à ceux de ma mère et de ma sœur (avec nos 20 ans d’écart). C’est souvent difficile de faire entendre ma voix parce que je suis la plus jeune, et je veux utiliser ça pour écrire mon roman, pour mettre en avant ces tensions entre Margaret, Rosamund et Billie.
Margaret et Rosamund vont se confronter au passé de leur mère à travers les souvenirs de la seule femme à l’avoir accompagnée jusqu’au bout, à travers sa correspondance et une réévaluation complète de leur famille.
Margaret n’admettait pas de se faire ainsi déposséder de ce qu’elle ressentait. Ses émotions étaient tout ce qui lui restait et, à son âge, elle osait encore croire qu’elles finiraient par disparaître avec les souvenirs, avec la recette des oggies et la naissance de Rosamund.
Dans un environnement où l’on inspire la crainte et où l’on vous demande de tenir un certain rôle depuis votre naissance, il est difficile d’en sortir. Eleanor Pemberton n’en a jamais parlé à ses filles. Elle est restée la mère dévouée, l’épouse comblée, la femme qui subit en silence.
J’ai longtemps reproché à ma mère d’être qui elle est avec moi. Sans tout pardonner, aujourd’hui, je suis capable de faire la part des choses. Ça n’en donnera que plus de profondeur à Eleanor, à sa personnalité, à son histoire.
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