C’est une expérience de plongeon imminent. Dans quatre lignes, il sera trop tard.
Trois.
Ceci est la preuve que je n’ai pas pris assez d’élan.
Une ligne.
Comment on fait quand, finalement, le burn-out n’était qu’en dormance ? Quand il nous a joué la plus mauvaise blague de notre vie ? Et qu’on s’en rend compte ?
D’abord, ça sonne creux. Vide. On frappe un coup pour voir s’il y a encore quelqu’un dedans. Pas trop, non. Beaucoup d’échos, de pensées, de culpabilisation.
Ma première réflexion, oui : la culpabilisation. L’envie d’avancer sur les projets, d’écrire, mais ça coince dans le processus. Je ne sais pas trop où – quelque part entre le déclencheur et la mise en mouvement. L’action appelle l'action en suscitant la satisfaction, et le constat est d’autant plus amer : ce n’est pas forcément que je n’ai pas envie, juste, je n’y arrive pas. Les connexions sont foirées.
Ma deuxième réflexion : le problème, c’est l’écriture. Tant que j’écrivais “pour le plaisir” (c’est-à-dire pas dans une optique de rentabilité), ça allait. Le moral se maintenait – un peu plus péniblement ces dernières années, néanmoins.
Ma troisième réflexion : on fait quoi, maintenant ?
Je suis fatiguée d’être fatiguée. Un troisième traitement échoue. Beaucoup trop d’effets secondaires. Encore. Les migraines. La démence de mon chien. L’argent qui ne rentre plus. Deux ans de tempête, de fracture familiale, de masques qui glissent peu à peu parce que flemme de les maintenir.
Je n’ai rien publié pendant ces deux années parce que j’en étais incapable. Pas foutue de me concentrer deux heures par jour sur un manuscrit. Toujours à voleter d’un projet à l’autre, à me faire hacher menue par le syndrome de l’objet brillant. Paradoxalement, c’est aussi ce qui m’a fait tenir. Parce que je ne sais pas aller contre moi-même. Ça a donné La dernière pièce dans ma tête au fond*, paru l’année dernière, Margreet, qui arrive en octobre, Wolfie Therapy, qui vient de sortir. Des bouts de sessions de travail extirpées d’un quotidien qui me laissait entrevoir la mort prochaine de mon chien et un manque global d’intérêt pour à peu près tout.
Quelques bribes de satisfaction, jamais assez pour honorer mes propres attentes, pour enterrer la culpabilité d’un bon coup de pelle dans la gueule.
J’ai toujours eu les yeux plus gros que le ventre. “Fais plus que ce qu’on attend de toi, tu seras bien vue.” Spoiler alert : c’est faux. Au mieux, on te perçoit comme la reine des lèche-culs. Au pire, ça devient la norme. Ceci porte même un nom : la méritocratie. Mérite ton bonheur. Ne te repose pas sur tes acquis et deviens celle qui est digne de souffler un peu après l’effort. Deviens celle qui est digne des autres, de leur écoute, de leur soutien. Mais ça ne marche pas non plus.
Et puis le piège de “la meilleure version de soi-même”, positive et utile sur le papier, destructrice dans la pratique. Le début de quelque chose, mais c’est pas plus apaisé ni bienveillant. Je m’isole pour écrire. Je découvre le travail en profondeur. Je me discipline. Au début (j’ai 22 ans), ça a des airs de liberté. Je vis enfin à mon rythme, et mon Champollion m’accompagne dans chaque instant de cette nouvelle vie. (En plus, il s’adapte à toutes les situations, mon bonhomme. 🧡) Je rencontre des gens. Je pars en vadrouille. Pour la première fois de ma vie, je me sens à ma place, pas jugée et même intéressante. J’écris Noces d’éternité en 2013, pendant notre déménagement (on vient d’acheter une maison, j’ai 24 ans) ; il inaugure la collection gothique des éditions du Petit caveau l’année suivante.
Mais, alors, quand est-ce que ça a dégénéré ?
Je ne crois pas qu’il y ait eu un déclencheur. C’est un tout, des circonstances qui ont pris le temps de s’enraciner profondément, les conséquences d’une éducation rigide, d’une autre époque, et de repères qui m’ont longtemps manqués. Et puis, sans doute, des clés de compréhension que je n’ai pas (et que je n’aurai peut-être jamais). Je suis sortie de ma chrysalide pour découvrir le monde et j’y ai rencontré des gens supers. (Quelques-uns d’entre eux en savent plus sur moi que ma propre famille.) Avant la bulle, le travail, la discipline.
Je cherche à écrire tout ceci depuis longtemps. Sans me chercher spécialement des excuses, je n’étais tout simplement pas prête à remettre en question ma quasi identité. Celle que j’ai été n’existe plus que dans la mémoire familiale et sur des photos soigneusement rangées dans de gros albums.
Il m’est apparu, un jour, que je devais commencer à y réfléchir, que l’acte soulagerait la moi future d’une façon ou d’une autre. Je me suis donc mise à constituer une bibliographie de mes propres entrées de journaux – les incasables, pour la plupart. Des ressentis, toujours liés à l’écriture, mon moyen d’expression par défaut. (C’est comme ça que j’ai une poignée de correspondances avec des gens que je n’ai pas vus depuis dix ans ou que je n’ai jamais rencontrés.) Il m’est apparu que je devais dépecer les couches de masques organiques, analyser mes propres mots, rédigés sur le vif. C’est une vraie boucherie. J’ai constamment le cerveau en surchauffe, et mettre les mains là-dedans, c’est remuer la merde. “Ne le dis pas, ça va faire des histoires.” Les histoires, justement, c’est mon rayon. Cette tentative de suicide qu’on a soigneusement camouflée, elle et moi, juste après le lycée. Cette façon de broder autour et de dresser des murailles. Tout ce que j’ai toujours détesté. Aujourd’hui, c’est à moi de suivre mes propres préceptes, avec toute la bienveillance que je me connais.
Ceci n’est pas une vérité absolue. C’est une vision des choses. Sans doute, aussi, un déclic qui prend des airs de “Ça ne peut plus être comme avant”, une prise de conscience.
Je me suis dit que, si j’écrivais tout ça, alors, “ça” prendrait un sens, qu’il y aurait un moment où des mécanismes d’auto-défense m’apparaîtraient.
Ceci est un exercice. Plus facile que je l’aurais cru, mais pointilleux. J’ai ce sens du détail qui exaspère souvent dans les conversations. (J’ai tendance à rappeler aux gens leur manque de rigueur dans l’information qu’ils donnent.) Les détails me sont importants parce qu’ils en disent souvent plus que n’importe quoi d’autre. C’est du pratico-pratique de cerveau qui ne sait pas penser autrement. Et, quand j’en ai trop dans la tête (ce qui est quasi constant), je prends des notes. Elles nécessitent que je fouille, que je dissèque, que je fasse ce travail de repérage pour la prochaine fois. Sauf que, la prochaine fois, j’y suis déjà.
Je vais tenter de comprendre le terreau fertile qui m’a mis dedans. Je vais approfondir mes pistes, remonter le fil des évènements, ces micro séismes que je n’ai pas senti passer pour la plupart. Mais ma mémoire – encore elle – fait le job depuis le début. Elle emmagasine, stocke, archive toutes ces données. Elle a la précision des dates, des intonations, des échanges. Elle a surtout la faculté de restituer les connexions qui ne se sont pas établies, les marques de soutien qui n’ont pas eu lieu, les a priori ou les apparences qui ont dominé. Dominé. Je n’ai pas choisi ce terme par hasard. (Je vous ai dit combien j’aime la précision et je pense que c’est pour cette raison que j’ai choisi l’écriture.)
Si les mots avaient un super-pouvoir, ce serait celui-ci. Ils traduisent des pensées, rendent réels des constats insaisissables établis au milieu de la nuit. Ils rendent concret ce qui n’a pas d’ordre, ce qui ne ressemble encore qu’à une idée floue, une ombre qui prend forme. Et puis, il y a le sarcasme, l’ironie du “Ça va”, cette marque de bienséance socialement établie qui ne demande qu’une réponse brève et positive.
Justement, non, ça ne va pas. Mais on le garde pour soi.
Celles et ceux qui sont en arrêt maladie, mais qui ont le temps d’aller marcher, de voir des gens, de ne pas être malades, en somme. Comme s’il y avait de bons et de mauvais patients. Comme si une réaction était attendue, un joli petit moule dans lequel il faut rentrer parce que notre société pense ainsi.
C’est un fait : les malades doivent se comporter comme des malades. On prône le bien-être de soi, le repos, l’importance de s’écouter et de se soigner, à condition de ne pas trop en faire et de rester dans les clous. Ceci n’est, encore une fois, que des mots, l’art de se donner bonne conscience, de poser des vérités absolues sous couvert de bonnes intentions. Car le monde est ainsi fait de conseils non sollicités, de détenteurs du savoir ultime, de rivalités qui font sens dès lors que tu les décortiques un peu.
J’adore décortiquer les pensées des gens. Leur manière de parler ou d’écrire, de se donner ou non de l’importance, en dit tellement sur eux. L’avantage, c’est qu’ils me donnent du grain à moudre pour créer mes personnages. Le gros point noir, c’est mon cerveau qui n’a pas de bouton “Off”. La machinerie tourne en continue, et le moindre post sur les réseaux sociaux, la moindre ligne de dialogue, la moindre incohérence dans une fiction, est un carburant. Le monde est un carburant inépuisable. J’entends des choses que les autres n’entendent pas (comme si mon ouïe restait bloquée à fond). Je remarque des détails à côté desquels passent les autres (même si ça ne fait pas de moi une reine de la résolution de crimes fictifs). Et, alors que ça n’a aucune foutue importance, j’ai une mémoire qui se borne à enregistrer qu’il a neigé le jeudi 28 avril 2016 à Nanterre (où je me trouvais en train j’essayais d’écrire sur un air de La Reine des neiges – je ne sais définitivement pas écrire en musique).
Ça, c’est moi. La gamine encouragée qui apprend à lire toute seule, qui saute le CE1, qui, plus tard, écrit ses premiers romans. Puis l’adolescente qui ne veut plus répondre à des règles stupides, qui constate une évidente démarche d’étouffer dans l’œuf sa façon de penser qui ne correspond pas aux standards familiaux. Parce que je mets le nez des gens dans leur propre merde, parce que je pose beaucoup, beaucoup de questions, parce que a + b, désolée, ça ne fait pas c. Bon, aussi, je ne dis pas bonjour aux gens que je ne connais pas, je m’embrouille avec quelques professeurs, mais je ne suis pas bête et disciplinée. J’ai besoin de comprendre pourquoi, et “parce que” n’a jamais été une réponse qui me satisfasse. (Pourtant, qu’est-ce que j’en ai bouffé !)
Je n’ai pas dû être une enfant facile à élever. J’ai grandi comme une enfant unique qui demandait de l’attention. J’ai vu passer des gens qui m’ont accompagnée le temps d’une ou deux années scolaires. J’ai cru me faire des amis. Enfermée H24 avec ma mère après le lycée, je dirais qu’on a raté le coche, elle et moi. Sans être une horrible personne, je lui en ai beaucoup voulu d’avoir essayé de faire de moi une mini elle, une femme qui ne dit pas ce qu’elle pense pour ne pas faire de vagues, dévouée, mais victime du syndrome de la bonne élève. Elle est le résultat de son époque, et je suis le résultat de la mienne. Et de cette curiosité qui m’a toujours animée. Et de cette capacité à remettre les autres à leur place, ni gentiment ni proprement.
Je crois qu’elle n’a jamais trop compris de qui elle avait accouché. Je me suis souvent retrouvée entre deux bouts de famille, à ne me rallier à aucune par sympathie ou facilité. Au fond, je l’aime bien, ma grande gueule, même si elle m’a valu quelques déconvenues. Même si elle a sans doute contribué à une fracture de plus en plus définitive de notre famille.
C’est moi, et je n’ai jamais bien trouvé les mots pour expliciter ce merdier de pensées contradictoires, d’escroquerie affective, de soutien sous conditions. (Ouais, comme un contrat que je ne me souviens pas avoir signé.) Mais je suis fatiguée, alors, après avoir, la seule fois de ma vie, opté pour la facilité en remettant quelques pendules à l’heure, je dirais qu’il est grand temps que je remette de l’ordre dans ma vie. Parce que je ne réglerai pas son compte à ce burn-out de malheur si je ne commence pas par le commencement.
Je publierai la suite dès le mois de mai, à raison d’un chapitre mensuel. Ils seront disponibles exclusivement pour les abonnés payants (pour la bonne raison que je ne vais pas publier ma vie privée en mode expérimental). Merci d’avoir lu 🧡
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