Harmonie
La lande. Encore. Il y revient souvent. Jamais au même endroit, mais toujours avec la mer en fond sonore, calme ou tempétueuse. Il y croise parfois des gens, parfois non. Le ciel n’y est jamais bleu, le soleil ne perce jamais la couche de nuages. Les jours et les nuits sont continuellement tristes.
Le sang fouette les narines de Jocelin, glisse à l’intérieur de lui, pénètre ses poumons. Du rouge ruisselle sur une lame, sirupeux. L’odeur se démultiplie, Jocelin vacille. Autour de lui, des sexes masculins sont entassés dans des nids. Une dizaine de nids malodorants. On donne un coup de pied dans l’un d’eux, qui roule jusqu’au jeune homme. Il en détaille le contenu malgré lui. La coupure n’est pas nette, des bouts de chair mutilée pendent çà et là. Une main sur la bouche, il observe toujours, contraint d’assister à cette répugnante manifestation meurtrière. Un filet de bile remonte dans sa gorge.
Plus loin, devant, une silhouette enveloppée d’une cape observe. Tassée, agenouillée, elle chuchote des prières.
Harmonie – chapitre II
LA TERRE
À proximité de Saibh Hannáin, Irlande, 1556
La terre rendit ce corps dont elle ne voulut pas, et Cian Ó Longargain eut un nouveau souffle.
La douleur, les muscles engourdis, la tête qui tournait… Cian se remémora, malgré lui, les détails de sa fin. Il ne souhaitait se souvenir d’aucun d’entre eux. Ils étaient pénibles dans son cœur et son esprit. Incompréhensibles, surtout. Il était mort. Ses yeux clos ne lui offraient alors plus que l’obscurité, la plage constituait sa dernière demeure, sa peau ne sentait plus rien. Le sable ne le démangeait pas ni ne l’empêchait de respirer, puisqu’il ne respirait plus.
Mort.
Ce mot résonna longtemps dans sa tête, comme s’il cherchait à l’en marteler afin qu’il en comprît tout à fait le sens.
— Je sais ce que c’est, marmotta-t-il en se levant.
Ses jambes protestèrent. Son dos craqua. Les premiers pas, vers la mer, furent les plus difficiles. Il souffrait du froid et de la torpeur. Il ignorait où aller. Retourner à Saibh Hannáin ? Il s’était promis de ne pas y rester. Le déshonneur planerait longtemps sur lui et sa famille. Son père avait failli à la tâche qu’il s’était fixée. Il n’avait plus de domaine, plus de soutien, nulle part à travers l’Irlande. Personne ne risquerait son nom pour les Ó Longargain, à présent. Cian ne pouvait s’en remettre qu’à lui-même.
— Qui m’a mis en terre ? demanda-t-il à voix haute.
Il s’attendit presque à voir quelqu’un surgir de derrière lui, mais personne ne l’accompagnait. À voir l’aube qui éclaircissait le ciel, il comprit avoir passé un certain temps enseveli. La température s’adoucissait avec le lever du soleil. Cian profita un moment de la caresse de ses rayons tièdes sur son visage moite. Il s’accroupit à grand-peine, rampa jusqu’à la mer, plongea les mains en coupe, puis garda cette position quelques secondes. La fraîcheur marine l’aida à trier ses pensées. Enfin, il appliqua le liquide sur sa peau et attendit qu’il coulât sur son menton et dans son cou.
Le contact de l’eau lui fit savoir qu’il avait soif. Et faim. Son départ précipité du château ne lui avait pas permis d’emporter quoi que ce soit. À dire vrai, il comptait sur une âme charitable, avant de réaliser qu’il ne s’abaisserait pas à la pitié des autres. Il était un Ó Longargain ruiné, mais un Ó Longargain tout de même.
Il reprit rapidement la route, en longeant la côte, mû par le souhait de s’éloigner toujours un peu plus de son village natal. Ses pas le mèneraient où ils le désiraient, et il s’établirait là-bas, quelque part au loin. Il ne doutait pas du mal avec lequel il y parviendrait. D’ordinaire, il se déplaçait à dos de cheval pour parcourir de longues distances. Quant à s’installer, là encore, il rencontrerait divers obstacles. Il n’avait pas un sou en poche, ne possédait aucun savoir-faire, hormis celui de la guerre, mais il avait prouvé, la nuit d’avant, qu’il préférait se soustraire à ses responsabilités. Il ne voulait pas se battre ni qu’on se battît ou tuât pour lui. Il ne partageait pas les idéaux de son père. Oh, l’Irlande courait à sa perte en ce moment même ; la Couronne ne l’épargnait pas, et ses habitants, bourgeois et nobles inclus, courbaient l’échine en l’attente de jours meilleurs, mais certaines causes ne valaient pas de mourir pour elles. Le bon moment viendrait. Cian aimait s’en convaincre.
Les heures qui suivirent – longues et déchirantes, tant pour le corps que le moral –, défilèrent au fil de paysages tous plus semblables les uns que les autres. Plaines et vallons se succédèrent indifféremment. En d’autres circonstances, Cian aurait trouvé la vue magnifique et se serait arrêté pour l’apprécier. Pas avec l’éloignement qui lui nouait le ventre. Il marchait parce qu’il le fallait bien, mais jamais son esprit ne quitta Saibh Hannáin. À aucun moment, il ne s’en détacha, ne fût-ce que pour rêver à un horizon nouveau.
Son voyage le mena à un hameau de verts pâturages comme il n’en avait croisé nul autre par chez lui. Les vaches paissaient tranquillement. L’herbe grasse s’étendait à perte de vue, au-delà de cinq ou six habitations, dont une cheminée fumait encore. Il n’y avait là pas de domaine, pas de terre seigneuriale, en tout cas, pas à proximité. Cian reconnut l’un de ces villages paysans dont parlaient parfois les voyageurs qui s’arrêtaient à Saibh Hannáin, et auxquels il achetait quelque babiole pour les offrir à Brigit.
Son cœur se serra à l’évocation de la femme de chambre. Sa longue chevelure rousse flamboyait sous le soleil, sa taille généreuse offrait de l’enlacer, et ses lèvres… Cian ne l’aimait pas, car elle n’était qu’une domestique, et les petites gens ne tombaient pas dans les bras de leurs maîtres pour rien. Brigit se servait sûrement du jeune homme et n’avait jamais éprouvé la moindre passion pour lui, elle aussi. La rancœur de Cian s’intensifia. Brigit murmurait pourtant des mots doux à son oreille, et la savoir qui le rejoignait en cachette donnait à Cian une certaine importance ; elle prenait des risques inconsidérés pour lui, et, s’il l’avait aimée, il l’aurait enjointe à ne plus le visiter.
À contrecœur, il balaya tout ceci d’un revers de la main. Ruminer le passé ravivait sa peine et l’empêchait de songer à l’avenir. Il devait se reprendre. Choisir un chemin et l’emprunter, quoi qu’il lui en coûtât. Résister à la prochaine vague de nostalgie devenait impératif s’il souhaitait survivre.
Son estomac le pressait d’entrer dans le village et de se résoudre à chercher à manger. Chaque nouveau pas sur le sentier creusait un peu plus son ventre, et il crut ne jamais atteindre la première ferme. Haletant, il s’octroya une très courte pause. Les paumes sur les genoux, il reprit son souffle. Doucement. Une inspiration après l’autre, en suppliant la faim de cesser de le tenailler. Il se redressa, arbora son air le plus fier dans sa cotte de laine, ses braies de soie et ses brodequins d’un cuir finement dessiné, même si l’ensemble n’était plus de première fraîcheur à cause de son séjour dans le sable. Il s’avança parmi les habitations disséminées, petites structures de deux pièces rondes accolées. Le chant des oiseaux lui donna du courage. Si eux parvenaient à subsister dans la nature hostile, pourquoi pas lui ? Ses pas s’affirmèrent. Sa constitution parut pouvoir soulever dix hommes et en écraser dix autres de son poing rageur. L’amertume accumulée décupla ses dernières forces.
Quand il franchit l’enceinte de pierre qui protégeait le bétail pour frapper à la ferme, il se sentit l’étoffe d’un homme nouveau. Un mauvais pressentiment le gagna néanmoins, une ombre qui obscurcit le tableau tranquille qui se présentait à lui. Le soleil avait disparu sitôt la limite du village franchie. Bécasses et éperviers ne produisaient plus aucun son. Au large, les goélands ne criaient plus. Cian percevait à peine les ressacs. Ce fut comme s’il venait d’entrer dans une bulle.
— Si c’est une bansidh…, prévint-on derrière la porte abîmée.
Une voix ferme, mais apeurée ; Cian le perçut aux tremblements, légers, qui roulèrent dans la gorge de l’inconnue.
— Je ne conduis pas les âmes, ma bonne dame, la rassura-t-il.
— Ma bonne dame…, ricana la femme. Passez votre chemin, oui !
La peur, jusqu’alors bien cachée derrière l’assurance feinte, se manifesta pour de bon.
— Et ne vous avisez pas de saigner une de mes vaches !
L’estomac de Cian s’emballa à l’idée d’un bon morceau de viande braisée, mais il l’ignora.
— Madame, je ne suis qu’un homme et je suis affamé. Puis-je au moins m’entretenir avec votre mari ?
Un silence suivit, plus accentué que celui qui emplissait déjà tout l’espace. Cian se demanda s’il n’avait pas affaire à une folle, mais, quand elle ouvrit enfin, son visage ne présentait rien de particulier, si ce n’était une fatigue incrustée dans ses traits vieillis. Son regard crépitait d’une terreur qu’elle s’efforçait de dissimuler sous des airs rudes. Elle plissa les yeux pour son visiteur pendant un long moment. Ses rides prirent vie, puis elle parla enfin.
— Mon mari est mort, annonça-t-elle d’un ton abrupt. Ainsi que les sept autres hommes appartenant à ce village.
— Les Anglais ?
Tendu, Cian se retourna pour vérifier la présence d’une quelconque tenue rouge qui rôderait. Les Anglais pouvaient l’avoir devancé depuis Saibh Hannáin ; ils se déplaçaient à cheval, eux, et n’avaient pas passé un certain temps en terre, supposément morts.
— Je ne vois pas de traces de lutte, constata-t-il.
Le discours de la vieille l’avait déstabilisé. En temps normal, il l’aurait considérée comme une démente ou en train de le devenir. Ici, aujourd’hui – et précisément aujourd’hui – le sens de ce qu’elle racontait lui échappait. Tout comme la manière dont il était revenu à la vie.
Il regarda à nouveau par-dessus son épaule. Son pouls marquait la cadence contre la peau fine de son cou et de son poignet. Des intervalles irréguliers, aussi chaotiques que les propos de la vieille. Cian lui aurait volontiers demandé de commencer par le début, mais elle le prit de court.
— Avec les autres femmes, nous avons nettoyé le sang et tâché de rendre les corps présentables, mais, prises d’un soudain délire, elles ont fui ou se sont jetées des falaises sans avoir pu les mettre en terre.
— Toutes ?
Les mains de l’inconnue tremblèrent contre le bois patiné de la porte, qu’elle maintenait soigneusement fermée. Son regard quitta momentanément le présent pour se perdre dans les méandres de son récit.
— Toutes, confirma-t-elle. Sauf moi, puisque je vous parle.
Cian sentit une pointe de moquerie, qui perça malgré l’horreur inexplicable qu’on lui contait.
— Pourquoi agir ainsi ? Cela n’a aucun sens !
La vieille le fusilla du regard, puis son visage se radoucit. Elle haussa les épaules.
— Comme si je le savais ! Je n’ai entendu aucun bruit, et, au petit matin, j’ai trébuché sur les cadavres de mon mari et de mon fils. Notre voisine a hurlé à la mort en découvrant celui de son bébé, mutilé, comme les autres.
Sa voix s’éteignit en même temps que la lumière dans ses yeux. Cian ne put s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour cette pauvre femme. Le spectacle tragique auquel il avait assisté la veille le hanterait jusqu’à la fin de ses jours, alors, il comprenait. Il se concentra cependant sur l’histoire de la fermière, qui avait au moins le mérite de le détourner de ses propres maux.
— Mutilés comment ? se renseigna-t-il. Pardonnez mon insistance, mais je ne comprends rien, Madame.
— Leur intimité tranchée. À tous ! rugit la fermière.
Ses yeux parurent, un instant, au bord du gouffre.
— J’ai prié pour leur âme parce qu’ils se vidaient déjà de leur sang. Ah, ces monstres d’Anglais !
— Je les ai vus, Madame, et ils n’agissent pas ainsi.
L’inconnue détailla Cian d’un air navré.
— D’où venez-vous, mon garçon ?
— Saibh Hannáin, le village voisin.
— Les Anglais, dites-vous ?
— Le château était en train de tomber entre leurs mains lorsque j’ai quitté le village.
— Ils ne tarderont plus à venir ici, dans ce cas. Il faut partir.
L’empressement de la vieille gagna Cian.
— Pour où ? questionna-t-il, impuissant.
Il n’eut cependant pas la force de retenir la femme quand elle rentra et lui claqua la porte au nez.
Partir. S’éloigner encore de Saibh Hannáin.
*
Londres, 1838
Les pensées de Jocelin se bousculaient avec force et cognaient son crâne au rythme de ses battements de cœur. Tout son être semblait vibrer.
Les rues de Londres se transformèrent en un piège labyrinthique d’où pouvaient surgir les Ténèbres n’importe quand. Les lampadaires éclairaient mal, les maisons s’apparentaient à de hautes formes menaçantes. Étirés à l’extrême, leurs deux étages se confondaient avec la noirceur de la nuit. Des rires de soûlards résonnaient de-ci, de-là, se répercutant dans la tête de Jocelin et se fondant dans la rumeur ambiante : pulsations désordonnées, souffle rapide, pas maladroits, portes qui claquaient, trottinements des chevaux… Cela empestait l’alcool et la nourriture, le vomi et les détritus dans les coins reculés. Les sons, les odeurs se côtoyèrent, puis fusionnèrent jusqu’à mener à une désorientation complète.
Ce rêve… ce rêve éveillé avait tout d’une autre réalité. De cet endroit que Jocelin visitait dans ses songes depuis l’enfance. Il en présentait les caractéristiques. Hormis le lieu, ici partiellement tiré de son quotidien, il puisait sa source dans des méandres tout aussi nébuleux.
Jocelin ne devait pas se laisser happer.
Ressaisis-toi !
— J’ai vu l’assassin, annonça-t-il à Mrs Clarks quand il rentra enfin.
Son trajet lui avait échappé. Il ne savait pas comment il s’était débrouillé pour rentrer et se demanda même s’il ne cauchemardait pas encore. Impossible de se remémorer la façon dont il s’était extirpé de la pénombre épaisse ni ce à quoi il avait pensé sur le chemin du retour. Il avait l’impression de subir les revers d’une cuite mémorable. Son propre manoir lui apparaissait comme un dédale prompt à l’avaler, à l’attirer et le maintenir dans son rêve.
— Monsieur, Monsieur ! s’écria la pauvre domestique.
Ceci, il ne pensait pas pouvoir l’imaginer.
L’horloge sonna minuit dans tout le manoir et ébranla Jocelin. Le monde sembla se scinder en deux, et le crâne du jeune homme avec. La migraine, terrible, rendait chaque bruit insupportable.
— Moins fort, vous prié-je.
— Je vous avais dit, ah ! je vous avais dit, Monsieur, de faire attention.
— Mrs Clarks, veuillez donc fermer votre vilaine bouche !
Sa propre voix, revêche et forte, souleva des foyers de douleur insoupçonnés. Partout. Des zones brûlantes qui diffusaient des vagues lorsqu’il parlait.
Il essaya de suivre le fil de sa conversation avec Mrs Clarks, mais les images de son rêve s’imposèrent à nouveau.
— J’ai vu l’assassin, reprit-il en s’agrippant à la domestique.
Elle l’aida à traverser le hall, et il remercia la personne ayant eu la bonne idée de couvrir le sol d’un épais tapis. Celui-ci étouffait leurs pas, quel soulagement ! Il fut néanmoins de courte durée. Les tic tac de l’horloge envahirent l’espace en se distordant. Le temps lui-même se déformait pour durer abondamment.
— J’ai vu son œuvre, Mrs Clarks.
La malheureuse blêmit. La lueur mordorée du grand chandelier ne parvint pas à lui redonner ses couleurs.
— C’est affreux, gémit-elle. Qui est mort ?
— Beaucoup d’hommes. Il y avait…
Jocelin hésita. Il ne souhaitait pas revivre la scène. La garder pour lui revenait à l’enterrer dans un coin de sa mémoire, mais les deux verres qu’il avait bus au Chaudron rouge n’y suffiraient pas.
Il finissait de traverser le couloir chargé d’un mobilier obscur, toujours appuyé sur Mrs Clarks, quand le néant l’engloutit.
Il se réveilla dans sa chambre, la nuque incommodément calée sur un édredon. La pression qu’il exerçait sur son crâne menaçait de le faire exploser et d’expulser ses yeux hors de leurs orbites. Un goût pâteux persistait sur sa langue. Son corps endolori lui révélait des endroits qu’il méconnaissait jusqu’alors – et il aurait préféré que cela durât. Au vu des draps défaits, il jugea d’un sommeil agité, mais n’avait pas le souvenir d’un rêve. Qu’importait ! La journée s’annonçait belle, s’il en croyait les rais de lumière qui s’infiltraient délicatement par les rideaux mal tirés. Mrs Clarks avait encore agi à la hâte. Toujours pressée, à vouloir tout faire en même temps.
Le maître des lieux s’étira sommairement et ses vingt ans. Une décennie plus tard, environ, il estimait ne plus pouvoir boire sans finir avec une affreuse gueule de bois qui s’éternisait jusqu’à l’après-midi du lendemain. Il gémit en se levant, se massa la nuque et but une gorgée de l’eau de la cruche, toujours installée sur la table de chevet à côté d’un verre. Mrs Clarks pensait vraiment à tout et connaissait la routine de Jocelin sur le bout des doigts. Sa fidèle nourrice d’antan, quand le discret, mais conservateur, M. de Boisseau vivait encore, persuadé de profiter de la fleur de l’âge.
Jocelin ne comprenait pas comment un père et son fils pouvaient être si différents, de corps, d’esprit et d’opinion. Il se fichait pas mal des convenances, tant qu’on lui rendait la politesse. Il se mêlait le moins possible au monde ; les réceptions et les soirées l’ennuyaient à mourir. Les conversations mondaines l’assommaient, les affaires de ces messieurs ne l’intéressaient pas outre mesure, et que dire des préoccupations de leurs épouses, filles ou sœurs ? D’une futilité extravagante.
— Ah, vous voilà levé, Monsieur ! s’exclama Mrs Clarks en entrant.
— Je ne vous ai pas entendu frapper.
— Je l’ai fait, pourtant, je vous assure.
Un sourire étira les lèvres fines de Jocelin.
— Inutile de m’en assurer, je vous connais depuis assez longtemps pour savoir que c’est vrai.
Néanmoins gêné par cette intrusion, il enfila son indienne[1] de coton peint ; celle qui portait encore l’odeur d’Edgar, son majordome.
— Et pourriez-vous moins vous exclamer ? gémit-il.
— Certainement, Monsieur.
La domestique s’inclina humblement, puis approcha du lit pour tirer les couvertures. Énergique malgré sa cinquantaine bien tassée et ses articulations capricieuses, elle les envoya au pied, sur le grand coffre de bois. Jocelin retomba sur le matelas, abandonné par ses forces.
— Monsieur, il va falloir vous lever.
— Qu’ai-je donc fait pour mériter cela ?
— Tout le monde se lève, Monsieur.
— Avez-vous vu comme la journée s’annonce belle ?
Mrs Clarks jeta un coup d’œil désabusé vers la fenêtre à guillotine, dont la lumière naturelle grignotait un peu plus la chambre à chaque minute.
— Oui, vous l’avez sûrement vu, se renfrogna-t-il.
— Allons ! Un bon petit-déjeuner, et vous vous sentirez mieux. Il ne faut pas boire le ventre vide, je vous l’ai déjà dit et répété.
— C’est que vous parlez tellement, ma bonne Nelly.
Il se résolut à descendre, la servante à sa suite.
Son père disait souvent que Nelly Clarks était comme un Bon Dieu sur terre et qu’elle avait toujours raison. Pour une fois, Jocelin partageait son avis. Il eut un sourire nostalgique. Son père et lui, en plus de n’avoir presque rien en commun, se côtoyaient à peine. Le premier se consacrait à ses affaires, comme si Jocelin n’existait pas. Comme si sa mère, elle-même, n’existait pas. Le second se désintéressait totalement de cet argent, encore inconscient qu’il lui permettait de vivre si grassement.
Il haussa les épaules. Mrs Clarks lui avait sûrement adressé un regard sans comprendre. Il disposait de tout l’or qu’il voulait, maintenant. Comme quoi, inutile de se tuer à la tâche et de mettre sa famille de côté pour y parvenir.
Une fois, Mrs Clarks lui avait demandé s’il n’avait pas honte, pendant que certains et certaines s’échinaient à la tâche – parfois des enfants tout juste en âge de réfléchir –, de se vautrer dans le luxe sans bouger le petit doigt. Il avait répliqué que, si d’autres y parvenaient sans remontrances, pourquoi pas lui ? Les autres, justement, savaient jouer avec la bourse, ou étaient magistrats, ou chefs d’entreprise. Au moins, Jocelin ne forçait pas les gamins à creuser dans les mines, les femmes à raccommoder des vêtements pour une misère et les hommes à s’étouffer dans la suie, la graisse et la sueur.
Il finit de descendre l’escalier en veillant à ne louper aucune marche. Une agréable odeur de thé flottait dans la maison. Celle du bacon, plus forte, prit le dessus dans la salle à manger. Meubles en acajou massif, tapis persan aux motifs floraux qui s’épanouissaient dans des teintes orangées, vases en céramique de Chine… Finalement, ça ne lui réussissait pas trop mal de ne pas s’être intéressé à la vente et à l’entrepreneuriat.
Il s’attabla, en appétit malgré le poing qui martelait l’intérieur de sa tête, et attendit qu’on le servît. Les plats de sa cuisinière méritaient toujours sa patience. Il les remarqua alors. Disposées à la suite, trois pièces d’or brillaient au centre de la table cirée. Jocelin avait pour principe de ne pas laisser traîner d’or dans le manoir. Il côtoyait Mrs Clarks, mais les autres étaient d’illustres inconnus à ses yeux – hormis Edgar, auquel il accordait suffisamment sa confiance pour qu’il le vît dans l’intimité. Jocelin préférait ne pas attirer l’attention sur ses capacités d’alchimiste. Il avait précisément fui la France pour cette raison et exercer sans subir de représailles. Préoccupé, il s’empressa de ramasser les souverains, estampillés d’un portrait de Saint-Georges tuant un dragon. Il les fourra dans sa poche.
Lorsqu’il l’interrogea, Mrs Clarks nia savoir ce qu’ils fabriquaient là, à la vue de toutes et de tous, et, bien entendu, elle rappela à Jocelin l’extrême prudence dont il devait faire preuve.
— Je sais, ma chère Nelly, je sais, et vous me connaissez, ça ne me ressemble pas.
Elle acquiesça gravement.
— N’avez-vous eu aucune visite pendant mon absence, hier soir ? s’assura Jocelin.
— Aucune, Monsieur, et vous n’êtes pas rentré tard comparé à d’habitude.
Minuit. Le jeune homme se souvint bien du bruit assourdissant de la grande aiguille sur le « XII » de cette satanée horloge, ainsi que du mobilier qui adoptait des airs de grands monstres, mais ce fut à peu près tout.
*
Irlande, 1556
Brigit avait longuement hésité à rejoindre son père. Elle marchait sans but depuis trois jours et trois nuits, repoussant le moment où elle gagnerait la cachette du Dagda, son père blessé.
Elle en avait appris plus à ce sujet, auprès de Cridenbel, satiriste des Tuatha Dé-Danann bien connu pour sa gourmandise. Les nouvelles ne la confortaient pas dans l’idée de rentrer.
Privé d’un bras, le Dagda avait dû se retirer au plus loin de la bataille. Selon Cridenbel, le château des Ó Longargain n’était toujours pas tombé aux mains des Anglais ; des dieux et des Fomoires, d’aucuns lâchaient prise. Brigit craignait que Bres se rendît auprès de son propre père afin de renforcer ses armées. Sa réputation en matière de fourberie le précédait, et il fallait envisager un coup bas de sa part. Il était parfaitement capable d’avoir ordonné à ses meilleurs soldats d’attendre son signal. Alors, épuisés, les dieux se verraient submergés face à un ennemi vigoureux. Mais Brigit et son père ne pâtissaient pas seuls de la bassesse de Bres ; Cridenbel avait dû quitter le château, aveugle et désorienté, heureusement aidé par le Dagda.
Ce matin-là, le soleil, timide, ne parvenait pas à réchauffer le cœur de la déesse. Son périple parmi les Hommes ne prendrait-il donc jamais fin ? Ne ferait-elle pas le deuil de ce pauvre Cian ? Et la lutte qui traînait, traînait… Elle rêvait de renvoyer les Fomoires loin de l’Irlande, de se confronter à Bres une bonne fois pour toutes, de lui cracher son mépris et de rentrer chez elle. Druides et sorciers avaient besoin de ses enseignements et de son attention, mais, tant que la guerre continuerait, sa place demeurait sur le champ de bataille.
Brigit guetta des nouvelles du monde divin avec impatience. L’attente l’insupportait. En plus d’être son père, le Dagda appartenait aux dieux symboliques de l’Irlande. Le perdre reviendrait à se priver de sa puissance. Les rapports de Brigit avec lui n’avaient jamais été harmonieux, leur vision du monde et de son organisation différait, mais sa mort mettrait l’Irlande entière sur la pente raide.
Elle se baignait quand un message de Cridenbel résonna dans son esprit : le Dagda se portait bien et avait reçu des soins. Une prothèse en argent remplaçait son bras coupé au combat, aussi ne requérait-il plus la présence de sa fille auprès de lui. Voilà qui mettait un terme aux hésitations de Brigit. Par ailleurs, cela évitait bien des ennuis futurs en ce qui concernait l’emplacement de la cachette du Dagda. Encore fragile, il devait à tout prix continuer de se tapir dans l’ombre. Il reviendrait au cœur des batailles au moment où les Fomoires s’y attendraient le moins. Brigit acquiesça, un peu chiffonnée par tant de changements. La situation avait bien vite évolué, mais, en tant que dieu chtonien, le Dagda tirait bénéfice de mille et un repaires souterrains. Elle lui accordait toute sa confiance de fille, de déesse, de magicienne et de guerrière.
Elle sortit de l’eau, apaisée par les derniers retours.
[1] Nom attribué à la robe de chambre, en France, à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle.