Harmonie
Une arche.
Une arche claire, aux arabesques fines et élaborées. Des horloges, sabliers et cadrans solaires, en suspension dans l’air, occupent l’espace étroit. Les petites aiguilles tournent lourdement. Le sable s’écoule à une lenteur infinie.
La porte débouche sur le vide immense, dans les airs, au milieu de sphères bleutées ou grises, plus ou moins volumineuses ; des masses impressionnantes qui flottent au-dessus des nuages. Eux-mêmes arborent une teinte d’un gris bleu mélancolique. La lumière, ici, en haut, est surréaliste. Frappées de fines particules dorées, les nuées cotonneuses semblent les rejeter.
Jocelin se sent lui-même dans cet environnement onirique. Les couleurs sont apaisantes, les odeurs moins intenses, et la lumière ne lui brûle pas les yeux.
Devant lui, un escalier en colimaçon descend, traverse la couche nuageuse et… le mieux est encore de le suivre pour savoir où il mène, mais Jocelin a son idée : la terre ferme.
Il s’engage sur la première marche à claire-voie. Son pas, étouffé dans le silence, se veut hésitant. Un lierre généreux court sur la rampe, lisse et froide, sans fioritures. La structure ne tremble pas, alors, Jocelin descend une autre marche. Puis une autre.
Il approche de la couche nuageuse, plus dense que vue d’en haut, et y pénètre. L’oxygène ne manque pas, la lumière non plus. Il aurait pourtant cru à un espace clos, en tout cas privé des éléments nécessaires à la survie. Pas du tout. En revanche, impossible de distinguer le colimaçon, mais les jambes de Jocelin le guident ; elles le connaissent déjà.
La vue céleste qui s’offre à lui lorsqu’il quitte les nuées donne le vertige. Une sensation grisante de légèreté s’empare de lui.
En bas, quelqu’un l’attend.
Harmonie – chapitre III
LE LIEN
Irlande, 1556
Plus le Dagda s’enfonçait dans les tunnels souterrains, plus la touffeur l’oppressait. Hormis de rares éboulis, desquels il ne craignait rien, et le souffle court de Cridenbel, derrière lui, le silence les enveloppait. C’était reposant, comparé au tumulte des batailles, du croisement des épées, des cris et du galop des chevaux. Le Dagda avait néanmoins la gorge nouée de son renoncement au combat. En ce moment même, les siens défendaient hardiment le château des Ó Longargain, et lui… Lui se terrait dans un trou comme un pleutre. Il s’était retiré, le cœur gros, prêt à recevoir les reproches qui s’imposaient, plutôt que les honneurs auxquels il s’attendait.
Cridenbel l’avait beaucoup aidé, alors qu’il battait en retraite, accablé d’une douleur insupportable au bras. Ce bras aujourd’hui forgé dans l’argent. Ce même bras qui lui procurait, malgré tout, une joie indicible, celle d’écraser avec ses ennemis, quand le moment viendrait. Mais, pour l’heure, il poursuivait son chemin dans les galeries étouffantes, éclairé de sa seule connaissance parfaite des sous-sols de l’Irlande.
Il ne s’était jamais enterré au sens propre du terme ni n’avait marché si profondément, et pour cause, sa taille imposante compliquait toute torsion. En dépit de son appartenance à la terre, il appréciait l’air libre, le défilé nonchalant des nuages, l’odeur de l’écorce de pin et le bruissement de l’eau. En dessous, il percevait moins les vibrations du sol et la rotation de sa bonne vieille Terre. Il avait besoin de marcher parmi les Hommes, à l’occasion, bien qu’il appartînt au divin. Ce qu’il regrettait de devoir se cacher comme du gibier ! À cause des Fomoires, il renonçait aux plaisirs simples de la vie. Il était un dieu, bon sang ! Si l’Enfer avait existé dans les croyances gaéliques, il leur aurait souhaité d’y rôtir et d’y mourir, avant de ressusciter dix fois par jour au moins.
L’estomac de Cridenbel gargouilla à en faire trembler le tunnel et interrompit les ruminations du Dagda. Le dieu partageait ce trait de famille avec Brigit. Ah, si elle avait été à ses côtés… Il grommela dans son interminable barbe. Inutile d’y songer. Sa fille suivait une autre route, plus proche des Hommes. Le Dagda espérait au moins qu’elle défendrait correctement le nom de son père.
Cridenbel formula une remarque à demi-mot. Agacé, le Dagda fit claquer sa langue.
— Ne peux-tu pas te contenter de distribuer les nouvelles aux émissaires ?
— Vous-même mangez, répliqua le satiriste avec justesse.
— Nous ferons une halte plus tard.
Le ventre de Cridenbel émit une vive protestation. Le Dagda n’y accorda aucune importance. Il en avait plein le dos de ramper dans des boyaux étroits et de se ramasser des bouts de roche sur le crâne.
— Le problème avec vous, c’est qu’on ne sait jamais à quoi revient « plus tard », désapprouva Cridenbel. C’est facile quand on détient la puissance cosmique et les secrets de l’éternité…
Le Dagda n’objecta pas. Premièrement, Cridenbel était un affamé notoire, même s’il n’avait pas tort. Deuxièmement, le dieu essayait de réunir le flux incessant de ses réflexions. Elles bouillonnaient en lui avec un désordre qui ne lui ressemblait pas. Un fait ayant déjà eu lieu ou qui se déroulerait aujourd’hui, demain ou dans un siècle, le tracassait.
Un élément de l’univers, dans toute sa grandeur et sa complexité, n’occupait pas sa place. A priori, personne ne bloquait les rouages nécessaires à la continuité de toute chose en ce monde. L’Histoire se déroulait telle que le Dagda l’avait toujours sue, dès sa naissance. Chaque élément poursuivait sa route, bonne ou mauvaise, parsemée d’épreuves ou décidément bien facile. Aucune présence tapie dans l’ombre ne menaçait cet équilibre précaire, que les dieux mettaient un point d’honneur à veiller. Pas même les Fomoires.
Normalement, tout allait bien. Enfin, tout allait au mieux, étant donné le contexte. Brigit retournerait peut-être au château des Ó Longargain pour y chercher des renseignements. Elle agirait selon son devoir, pas d’inquiétudes là-dessus. Celles du Dagda résidaient plutôt dans un repli de l’univers : d’autres terres et d’autres temps. Un homme en quête y marchait. Dans son esprit défilaient des images, toujours plus nombreuses, mais peu précises. Il avait souffert mille martyres, vécu cent vies, et priait des Dieux désormais révolus.
Pensif, le Dagda joua un instant avec les trois cailloux qui se perdaient dans l’énorme poche de sa tunique courte et qu’un petit homme lui avait remis. S’il les utilisait pour quitter sa tanière, il n’y aurait plus moyen de faire marche arrière : c’était écrit dans l’avenir.
*
Londres, 1838
Jocelin avait joué avec les souverains toute l’après-midi, entre le déjeuner et la sieste, sans parvenir à comprendre pourquoi ils occupaient la table de la salle à manger. Il n’y avait aucune raison à cela. Il avait harcelé Mrs Clarks à ce sujet, en vain. Elle lui avait vivement conseillé de ne pas questionner les autres employés, non pas qu’elle ne leur fît guère confiance, mais les alchimistes pouvaient avoir la vie dure. Jocelin n’aurait pas couru ce risque, de toute façon.
Les pièces tintaient entre ses doigts avec un bruit hautement réjouissant, celui du pouvoir. Il n’avait pas besoin d’elles pour savoir ce qu’il possédait réellement, mais, en France, il vivait au plus mal. L’État avait lancé un plan de répression des alchimistes et des sorciers. Le jeune homme avait fui de justesse avec Mrs Clarks et sa cuisinière, et leurs débuts à Londres n’avaient pas été très plaisants. Maintenant qu’il détenait tout l’or dont il avait besoin, et même davantage, il ne retournerait pas à cet état de déchéance. Il n’embarquerait plus sa bonne Nelly dans de telles histoires. Aucun d’eux ne le méritait.
Engoncé dans son fauteuil, près de la cheminée éteinte, il se perdait dans la contemplation d’un vase en porcelaine, aux roses d’un rouge flamboyant auxquelles l’éclairage ne rendait pas honneur. Pensivement, il détaillait les embellissements ornés aux accents dorés, le feston à la grande fenêtre, face à lui, les moulures décoratives, les sièges bordeaux recouverts de brocart et rehaussés de dessins brochés en fils d’or. Il se concentra rêveusement sur l’arche qui séparait la salle à manger du salon, de laquelle il pouvait mesurer une partie de l’espace qu’il s’allouait. La puissance, oui, mais impossible de comprendre d’où venaient les trois souverains.
— Encore avec ça, Monsieur ? retentit la voix chaude de Mrs Clarks, dans son dos.
— J’ai beau chercher, je ne vois aucune explication. Est-ce que je deviens fou ?
Il se posait vraiment la question. Perdu dans un songe, il lui arrivait de croire qu’il assistait à sa propre disgrâce, mais, là, il ne rêvait plus, n’est-ce pas ?
— Suis-je en train de faire l’un de ces abominables cauchemars, Mrs Clarks ?
— À moins que je ne m’en rende pas compte, Monsieur, non.
La domestique agita la tête pour appuyer son propos. Son chignon, cendré, dodelina, mais elle s’assurait toujours d’attacher soigneusement ses cheveux.
— Que signifient mes rêves, Mrs Clarks ? Pourquoi se multiplient-ils, en ce moment ?
— Je l’ignore, Monsieur.
Jocelin bondit de son siège. Au diable les brocarts, les festons, la table sculptée et les napperons qui découpaient de ravissantes formes crochetées sur les meubles.
— Pourquoi ne savez-vous jamais rien à mon sujet ? Vous m’êtes inutile.
Il regretta aussitôt. Profondément blessée – il le devinait –, Mrs Clarks se retira sans plus de cérémonie, ses souliers impeccables marquant une cadence mesurée sur le plancher.
— Vous avez une curieuse façon de la remercier, dit-on derrière lui.
Une voix pleine d’assurance et d’une insolence à peine dissimulée.
Jocelin fit volte-face. Qui avait l’outrecuidance de le mépriser sous son propre toit ? Le jeune homme qui se tenait dans l’entrée, entre le hall et le salon, ne voyait-il pas à qui il avait affaire ?
Jocelin se calma lorsqu’il attarda le regard sur les boucles blondes de l’inconnu. Elles paraissaient capter, puis restituer la lumière du soleil tant elles brillaient. Il se dégageait de lui une prestance infinie et magique qui éblouit Jocelin.
— Votre majordome m’a introduit, Monsieur : je cherche un abri pour la nuit.
Jocelin haussa un sourcil interrogateur, mais pas pour les propos de l’homme. Non, son visage lui évoquait quelqu’un. Ses vêtements n’étaient plus de première jeunesse. Sa redingote étroite et la chemise à col bas, qu’entrevoyait Jocelin, étaient passées de mode depuis au moins cinq ans. Usé aux genoux, son pantalon avait connu mieux, ainsi que le chapeau melon qu’il tenait sous le bras, mais Jocelin ne s’y intéressa pas. Ses traits, bon sang. Figés et durs, où en avait-il déjà vus de semblables ?
— Pardonnez-moi, reprit l’autre, je manque à tous mes devoirs : Cian Ó Longargain, se présenta-t-il.
— Votre accent est curieux.
— L’Irlande, Monsieur.
Il s’éclaircit la voix. Elle parut, dès lors, moins autoritaire.
— Pour ce qui est de mon séjour, j’ai de quoi payer, bien sûr.
— Laissez. Vous êtes mon hôte à titre gracieux. Je serais bien ingrat de ne pas accorder le gîte et le couvert à qui le nécessite.
Jocelin avait, en réalité, une autre idée derrière la tête. Une idée qui le détournerait, le temps d’une soirée, des mystérieux souverains.
— Vous êtes trop bon, Monsieur.
— Assez de ces politesses, requit Jocelin en agitant la main. J’ai déjà dîné, alors, si cela vous convient, nous pourrions bavarder autour d’une tasse de thé ?
L’homme accepta. Jocelin fit rappeler Edgar, le majordome, qui revint pour débarrasser l’Irlandais.
— Je ne comprends pas que ceci n’ait pas été fait à l’arrivée de Monsieur, le réprimanda Jocelin.
— J’ignorais qu’il resterait, Monsieur, s’excusa Edgar en s’inclinant.
Il quitta le salon dans une discrétion exemplaire, puis l’invité s’installa sur le fauteuil qui faisait face à Jocelin. Celui-ci s’était calmé et ne s’interrogeait plus sur la présence des souverains. D’ailleurs, il les avait remis dans la poche de son indienne.
— Si vous me disiez ce qui vous amène concrètement, Monsieur Ó Longargain ? Edgar ne vous aurait pas laissé entrer sans une bonne excuse. Par ailleurs, il n’aurait pas oublié de vous débarrasser.
— En effet. Vous pensez à tout.
Un sourire malicieux et énigmatique détendit les traits d’Ó Longargain. Ses propos frisaient l’incohérence, mais Jocelin n’avait rien de mieux à faire, et, en toute sincérité, il lui tardait d’entendre les éclaircissements qu’apporterait son hôte. De la poche intérieure de son gilet, ce dernier tira, avec une extrême précaution, un très vieux morceau de parchemin, qu’il tendit à Jocelin. L’alchimiste le prit pour le lire, avant d’arrondir les yeux de surprise.
— C’est mon écriture, analysa-t-il. Comment vous êtes-vous procuré ceci ? Je n’ai jamais rien écrit de tel.
— Vous me l’avez donné, Monsieur de Boisseau. Confié, plutôt, arguant le fait que j’en aurais grand besoin, un jour. Ce jour est arrivé il y a environ une semaine.
Ó Longargain se pencha vers Jocelin et le fixa de ses yeux clairs. Il y brillait la satisfaction d’avoir atteint un but, une lueur attractive et effrayante.
— N’avez-vous jamais rêvé d’une porte étrange ? demanda-t-il. Elle donne sur le vide d’un côté et sur un escalier de l’autre. N’avez-vous jamais descendu ces marches ?
Jocelin bredouilla. L’homme le désarçonnait. Après l’avoir repris sur son comportement vis-à-vis de Mrs Clarks, il se permettait de le mettre mal à l’aise. Pour Jocelin, il fallut néanmoins reconnaître l’exactitude de la question posée par Ó Longargain.
— Si, s’entendit-il répondre.
Malgré la crainte que lui inspirait maintenant l’Irlandais, il se ressaisit.
— Ne blâmez pas cette pauvre Mrs Clarks, vous m’avez expliqué cela de vive voix, Monsieur.
Cet homme lisait-il dans ses pensées ? Évidemment que Jocelin interrogerait sa domestique ! Elle seule savait pour les songes. Si Ó Longargain connaissait leur existence, peut-être les capacités d’alchimiste de Jocelin n’étaient-elles aussi plus un secret pour lui ?
— Sans doute devrais-je vous raconter mon histoire depuis le début, Monsieur de Boisseau, et, ainsi, vous comprendriez comment j’ai rencontré Mrs Clarks, mais je ne voudrais pas abuser de votre patience.
Cette voix mystérieuse… Quel frisson inconscient procurait-elle à Jocelin !
— Quelle est-elle ? s’impatienta-t-il. Serait-elle si longue ?
— Oh, oui, soupira l’Irlandais.
La lassitude marqua alors son visage, lequel parut prendre cent ans d’un coup.
— Voyez-vous – et je ne vous mens pas, mon cher – je suis né en 1539, en Irlande, dans un hameau du nom de Saibh Hannáin, sur la côte sud.
Ó Longargain guetta une réaction chez Jocelin, dut n’en constater aucune et poursuivit.
— Je suis mort, pour la première fois, en 1556, à une certaine distance de mon village natal, après une bataille. L’épuisement a eu raison de moi, mais la terre m’a recraché. Littéralement. Si, si, je vous l’assure. Quelqu’un m’avait inhumé, et je me suis réveillé à l’aube, à demi enseveli dans le sable humide. La marée ne m’a même pas noyé !
— Qu’avez-vous fait ? s’enquit Jocelin, suspendu à ses lèvres.
Il ne savait pas encore s’il avait envie d’y croire ou si le récit le divertissait seulement.
— J’ai marché jusqu’à un village. Cinq ou six habitations, pas plus, et désert, surtout. Une vieille dame m’a expliqué la mort des hommes, des garçons et d’un bébé mâle, puis la dispersion des autres habitantes. Les femmes se sont jetées des falaises, terrassées par le chagrin.
Il y eut un silence, que s’empressa de combler Jocelin par une remarque. Le récit de son hôte le désorientait.
— Tous les hommes étaient trépassés ?
— Sans exception. Et comme je n’avais plus rien, suite à l’attaque de ma famille, et que le bétail se portait bien, j’ai choisi de m’établir là. Ça a duré un temps et puis…
Si l'équilibre d'un monde d'avant dépendait de vos actions, aujourd'hui ?
Jocelin de Boisseau voyage dans ses rêves, dans un monde qu'il croit imaginaire.
Sa rencontre avec Cian Ó Longargain va chambouler sa perception de l'univers et de ses rouages. Il se heurtera à une solitude plus grande que la sienne, mais surtout à un tueur en série d'une exceptionnelle longévité.
Menacé jusque sous son propre toit, il devra accorder sa confiance à cet inconnu d'Ó Longargain s'il veut à la fois maintenir l'équilibre du monde et préserver sa vie. Car tous deux sont liés, autant que Jocelin et Cian dans ce périple à travers le temps.
Mais si Jocelin restait coincé dans son rêve à cause d'un évènement du présent ? Ou, au contraire, s'il trouvait enfin sa place dans le monde ?
